Davos 2015 : REGARDS CROISES SUR L’IMMIGRATION

Si la géopolitique a finalement dominé les débats, la question migratoire, devenue, l’une des tragédies de notre monde, ne pouvait être occulté

Conflits et attentats qui se multiplient, conjoncture économique morose, drame de la immigration, que peut le « Davos Man » face à la fragilité du monde ? Pas grande chose car Davos ne prend pas de décision, reconnaît sans ambages un habitué du Forum économique mondial qui ajoute aussitôt que le rendez-vous annuel a quand même le mérite de permettre de discuter des grands sujets qui préoccupent la planète. Au nombre de ces sujets actuels, figure incontestablement l’afflux des candidats à l’émigration vers l’Europe avec les tragédies récurrentes dans la mer Méditerranée. Si l’instabilité mondiale a finalement dominé le Forum, la question migratoire ne pouvait donc être occultée.

C’est justement dans cet esprit que se sont inscrits les organisateurs d’une session qui était consacrée hier à la question. Intitulée « Escaping Poverty » que l’on peut traduire par « S’échappant de la pauvreté », la session a regroupé plusieurs personnalités : le président de la République Ibrahim Boubacar Keïta, la présidente de la Confédération suisse et ministre de la Justice et de la Police, Simonetta Sommaruga, le célèbre député européen Martin Schulz, le président de l’Office international des migrations, William Lacy Swing et le grand patron mondial de la société de transfert d’argent Western Union, Himmet Ersek.

La session a été organisée en partenariat avec la télévision suisse SF DRS, dont une journaliste, Susanne F. Wille a magistralement conduit les débats.

Les initiateurs de la session sont partis du constat qu’un nombre record de personnes se rend en Europe et en Amérique du Nord dans l’espoir d’y trouver une meilleure qualité de vie. Mais quelle est la réponse juste à l’immigration économique ? Voilà la question fondamentale qui était posée. Est-il possible de maîtriser l’immigration ? a questionné d’entre de jeu, l’animatrice des débats. Sur cette question, tous les invités sont d’avis que le phénomène est difficilement maîtrisable, sinon pas du tout.

Interrogé sur la situation dans notre pays qui, en plus d’être une terre traditionnelle d’émigration, a connu avec la crise des centaines de milliers de déplacés et de réfugiés, le président de la République dira que les autorités maliennes ont très souci de la situation. Après avoir fait remarquer que le retour des djihadistes au nord de notre pays libéré grâce au soutien de la communauté internationale, risque de faire fuir ou déplacer de nouveau les nombreuses personnes que nous « avions fait revenir laborieusement », le chef de l’Etat a enchaîné avec la situation de l’émigration dont le grand réservoir reste la Région de Kayes. Il a expliqué cette situation par les conditions climatiques particulièrement difficiles de cette partie du pays.

Face à la situation, le gouvernement a pris diverses initiatives dont les multiples campagnes de sensibilisation. Il a également crée avec la France un programme de gestion conjointe de l’émigration. Ce programme finance des projets qui bénéficient non seulement aux candidats au retour, mais aussi aux jeunes restés au pays. Mais le Mali est conscient que la solution viable viendra de nous-mêmes : il faut créer les conditions pour que les jeunes aient envie de rester sur place. L’ambition du président Ibrahim Boubacar Keïta est donc de créer les conditions du développement du pays, ce qui permettra de générer des emplois. Et le chef de l’Etat d’évoquer les 5,8 % de taux de croissance économique et le rang du Mali dans le classement « Doing Business » (notre pays occupe la première place au niveau de la CEDEAO dans le dernier classement).

Pour le président Ibrahim Boubacar Keïta, la question de l’émigration doit se gérer dans un esprit de solidarité. « On évoque fréquemment les naufragés de Lampedusa mais rarement ceux du désert. Or, il y a beaucoup de naufragés dans le Sahara. L’étape de Lampedusa n’est que l’aboutissement tragique de la traversée du désert. La solution est entre nos mains en terme de solidarité », a insisté Ibrahim Boubacar Keïta.
Tous les intervenants ont déploré ou dénoncé les tendances anti-immigration et xénophobes qui se développement en Europe. A commencer par la présidente de la Confédération helvétique dont le pays est aujourd’hui mal placé pour donner des leçons après que le « oui » l’ait emporté lors d’un référendum dirigé contre l’immigration. « Les gens ne veulent pas quitter chez eux par plaisir. Mais quand ils ne se sentent pas en sécurité, ou qu’ils n’arrivent plus à satisfaire leurs besoins fondamentaux, ils cherchent à partir. N’ayons pas peur d’eux, changeons de perception d’eux », a plaidé en substance Simonetta Sommaruga.

Pour le président de l’OIM, la montée de la xénophobie n’est pas liée à l’émigration en tant que telle. William Lacy Swing estime que c’est la vitesse à laquelle le monde se globalise et l’insécurité qui sont en cause. « L’information est toujours mise en avant-scène. Du coup, on a peur de l’autre qu’on ne connaît pas. Dans tous les cas, l’immigration est une chance pour l’Europe. Et n’oublions que nos populations sont vieillissantes comme au Japon et en Russie », a-t-il ajouté

Le député européen Martin Schulz a cru pertinent d’évoquer des propos que le Pape François, lui-même produit de l’émigration européenne en Amérique du Sud, lui aurait tenu récemment. Le souverain pontife lui aurait dit que tant que la pauvreté existera, l’immigration existera. « C’est pour ça qu’il faut développer ces régions et y apporter du travail », a poursuivi l’eurodéputé dénonçant à son tour ceux qui préconisent de fermer les frontières. « C’est irresponsable », a-t-il jugé. Mais il reconnaît qu’il faut absolument réguler le flux migratoire au niveau européen. « Nous devons arrêter un chiffre par an à diviser entre les 28 (les 28 Etats membre de l’Union européenne, Ndlr). Il faut absolument un cadre réglementaire », a encore dit Martin Schulz.

Le patron de Western Union après avoir consacré une partie de son exposé à l’apport précieux des migrants aux pays d’origine et d’accueil, a fait une comparaison entre les perceptions de l’immigration en Europe et aux Etats-Unis. « Les Américains ne te demandent pas ton origine, ils demandent ce que tu sais faire. C’est le contraire chez l’Européen qui s’intéresse en premier lieu à tes origines », a confié Himmet Ersek lui-même d’origine turque mais ayant réussi aux Etats-Unis. Il parlait donc en toute connaissance de cause…

S. TOGOLA

Envoyé spécial 

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