Alger II : L’AUDITION FAIT SOUFFLER LE CHAUD ET LE FROID

Les messages des différentes sociétés civiles invitées préfigurent des divergences et des points d’achoppement que traiteront cette semaine les parties.

La séquence 1 d’Alger II va s’étendre un peu plus longtemps que prévu. L’audition des parties civiles par la médiation aurait dû en principe s’achever hier pour laisser place aujourd’hui aux négociations entre les parties que sont le gouvernement du Mali, la Coalition signataire de la Déclaration d’Alger (MNLA, HCUA et MAA tendance radicale) et les signataires de la Plateforme d’Alger (CPA, MAA tendance modérée et CMPFPR). Mais en raison de l’arrivée tardive d’une bonne partie de la délégation de la société civile invitée par la Coalition, les médiateurs soucieux de donner aux participants une possibilité maximale de s’exprimer ont préféré ajouter un jour d’audition supplémentaire.

Le souci de la médiation de mettre en avant son souci d’écoute et sa volonté d’impartialité peut aisément se comprendre. Elle ne peut en effet ignorer le fait qu’assez fréquemment les ailes civiles jouent aux précurseurs et amorcent certaines prises de position qui seront sûrement cette semaine énoncées de manière plus détaillée par les « politiques » des groupes armés. Les plus actifs et les plus nombreux à intervenir tout au long des cinq jours d’audience ont été incontestablement les représentants proches de la troïka MNLA-HCUA-MAA tendance radicale. Les plus aguerris d’entre eux ont visiblement tiré profit de la formation en technique de négociation prodiguée par des instructeurs européens. Lesquels ont fait bénéficier un peu plus tard du même service les deux autres sociétés civiles, mais à un degré considérablement moindre. Mercredi de la semaine passée, c’est à dire au premier jour des auditions, les représentants de la Coalition ont, au cours de la demie heure de parole accordée à chaque délégation, déroulé au sein du groupe « Questions politiques et institutionnelles » une partition visiblement bien rôdée. L’argumentaire principal, répété avec des variantes enrichies par les différents intervenants, commençait par le constat de l’échec de toutes les tentatives de désamorcer les tensions au Nord du Mali depuis 50 ans, c’est-à-dire depuis la révolte de 1963. Puis suivait un dur réquisitoire contre l’Etat malien dont les méthodes d’administration brutales et la gouvernance discutable auraient démantibulé le mode de vie traditionnel au Septentrion, mode de vie qui avait pourtant assuré la cohésion séculaire des communautés.

Un revirement brutal. La charge contre la décentralisation n’a pas été moins violente puisque celle-ci a été accusée d’avoir semé la division en assurant la promotion d’élus sans représentativité, d’avoir mis à l’écart les autorités légitimes et d’avoir favorisé la précarité en affectant des dotations ridicules aux communes. La démonstration s’achevait par un plaidoyer insistant en faveur de l’autonomie gérée à l’intérieur d’un statut spécial. C’est la seule solution qui vaille d’être tentée, ont insisté les invités de la Coalition, puisqu’elle restitue aux populations, la maîtrise de leur avenir, moralise la gouvernance et ne met pas en danger l’unité nationale.

Pour démontrer qu’elle rassemblait largement, la société civile identifiée par la troïka a fait intervenir en second orateur Daouda Maïga qui s’est présenté comme un « cultivateur exilé au Burkina Faso » et dont on a appris ensuite qu’il était originaire de Hombori. Du mercredi au vendredi de la semaine dernière, le discours de la Coalition a été dépourvu d’aspérités agressives. Même si de rares interventions radicales ont été notées comme celle du représentant du HCUA pour la Région de Tombouctou qui a assimilé le « Kokajé » de la Transition de 1991-1992 à une opération d’épuration ethnique et a évoqué des massacres de marabouts prétendument ordonnés par la Ière République. Ou comme celle d’un délégué qui a posé un ultimatum à peine déguisé à la médiation algérienne et a prôné la séparation du pays en deux grandes entités (Mali et Azawad) avec la Région de Mopti comme zone tampon et l’érection éventuelle de la Venise malienne en capitale.

Mais, à la surprise des observateurs et certainement de la médiation, le ton de la Coalition a brusquement changé le samedi dernier avec la prise de parole des délégués arrivés seulement la veille et qui se sont présentés pour la plupart comme venus des camps de réfugiés. Les nouveaux venus ont prononcé des réquisitoires extrêmement durs contre l’administration, la justice et l’armée malienne pour finalement se prononcer en faveur d’une partition d’avec le Mali. Comment expliquer un revirement aussi brutal ? Certainement par l’existence de deux tendances à l’intérieur de la Coalition dont la plus conciliatrice s’est exprimée les premiers jours avant de laisser le champ libre aux tenants d’une position plus dure. Ces derniers ont fait prévaloir leurs points de vue dans les quatre groupes thématiques. Ils ont surtout marqué de leur empreinte les propositions présentées hier par la société civile invitée par la Coalition.

Le document remis à la médiation insiste sur ce qu’il indexe comme une mauvaise volonté du Mali à appliquer l’accord préliminaire de Ouagadougou et identifie les événements du 21 mai comme une violation de la cessation des hostilités instaurées. Il annonce par conséquent une perte de confiance en la bonne foi des autorités maliennes et proclame le choix fait en faveur de l’autodétermination. Autrement dit, l’option de l’indépendance.

LA MERE DES DISCUSSIONS. Face à la remarque de la médiation qui rappelait que le processus d’Alger se déroule selon les principes édictés par la feuille de route (ni partition, ni indépendance), plusieurs intervenants de la Coalition ont excipé du droit de la société civile de se prononcer librement. Les argumentaires développés par les délégués de la société civile de la Plateforme et de celle identifiée par le gouvernement étaient évidemment tout autres et invariables. Tous les délégués ont insisté sur l’introduction de réformes courageuses pour améliorer la représentation des populations, pour prendre en charge les spécificités culturelles, pour réhabiliter les autorités traditionnelles et pour rétablir la qualité du vivre ensemble. A cet égard, la société civile invitée par le gouvernement avait déposé ses propositions écrites dès mercredi passé. Les invités de la Plateforme ont, eux, remis hier leur document qui comprend huit propositions qui outre les points cités plus haut insistent sur le respect strict des engagements qui seront pris, sur la mise en place d’un organisme de suivi-évaluation avec pouvoir de rectification et sur le renforcement de l’éradication du terrorisme et du narcotrafic, cela en coopération avec les pays du champ.

Les représentants proches du MAA tendance modérée ont toutefois tenu à faire à plusieurs reprises entendre leurs attentes particulières. Pour eux, avant même de parler de réconciliation entre le gouvernement et les groupes armés, il faudrait s’assurer que plus aucun contentieux n’oppose plus les communautés entre elles. L’un des intervenants a évoqué sans fard les atteintes à la dignité, les destructions, le pillage de biens et les pertes financières subies par les siens. Un autre a indiqué que la réconciliation est possible à condition que les cœurs s’ouvrent, que tous les protagonistes soient traités à égalité et que les familles victimes reçoivent les réparations auxquelles elles ont légitimement droit.

Les échanges avec la société civile ont donc préfiguré l’atmosphère et les points prévisibles d’achoppement qui marqueront les négociations qui débutent cette semaine entre les parties. Toutes les thématiques qui vont être abordées dans les ateliers sont d’équivalente importance. Mais comme l’écrivait Orwell dans « La ferme des animaux », « parmi les égaux, il en est qui sont plus égaux que les autres ». En toute logique, la mère des discussions va se tenir dans le groupe « Questions politiques et institutionnelles » où la Coalition soumettra la question du statut particulier de l’Azawad.

La troïka avait d’ailleurs souhaité que les négociations commencent uniquement dans ce groupe. Car, argumentait-elle, les conclusions qui en sortiraient faciliteraient la résolution des autres questions. Cette requête a été rejetée par la médiation qui a maintenu le démarrage concomitant des travaux dans tous les ateliers thématiques. La médiation n’a pas non plus accédé à la demande des sociétés civiles qui avaient souhaité être présentes à la séquence 2 d’Alger II. Tout comme elle a opposé une fin de non recevoir à la requête des groupes armés récemment constitués – le GATIA et la dénommée CMPFPR 2 – qui avaient demandé à se faire admettre comme participants (la seconde organisation s’est même livrée à une manœuvre passablement acrobatique en tentant d’obtenir un « portage » de dernière minute par le MNLA). Il est vrai qu’entre les parties les discussions s’annoncent déjà suffisamment ardues pour que n’y soient pas introduites des complexités supplémentaires.

(Correspondance particulière)

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